Jo Bouquine

Romans, émotions et coups de cœur partagés avec sincérité.


ARTICLE : La lectrice parfaite n’existe pas (et c’est une bonne nouvelle)

Il existe, dans l’imaginaire collectif des lectrices engagées, une figure rassurante et presque inspirante : celle de la lectrice parfaite. Elle lit beaucoup, régulièrement, avec constance. Elle tient ses challenges, respecte ses délais, honore ses services de presse, participe à des jurys, accepte des bêta-lectures. Elle semble toujours organisée, jamais débordée. Elle aime profondément lire, bien sûr, mais elle maîtrise aussi parfaitement tout ce que lire implique.

Cette image est séduisante. Elle donne envie de faire partie de ce cercle invisible des lectrices fiables, investies, sérieuses. Pourtant, si l’on s’y attarde un instant, elle repose sur une illusion. Non pas parce qu’elle serait inaccessible, mais parce qu’elle oublie une donnée essentielle : lire, même avec passion, reste une activité qui demande du temps, de l’attention et de l’énergie mentale. Et ces ressources ne sont pas infinies.

La plupart d’entre nous ont commencé à lire sans planning, ni objectif. La lecture était un espace libre, presque sauvage, qui s’insérait naturellement dans nos journées. Puis, à mesure que l’on s’implique davantage dans le monde du livre, la dynamique évolue. On participe à un challenge parce que l’idée est stimulante. On accepte un service de presse parce que c’est une marque de confiance. On rejoint un jury parce que c’est une belle opportunité. On promet une bêta-lecture parce que l’on croit au projet.

Rien n’est imposé. Tout est choisi.

Et pourtant, le simple fait de choisir ne supprime pas la charge que ces engagements représentent. Il y a des délais à respecter, des retours à rédiger, une rigueur à maintenir. Il y a aussi cette volonté d’être à la hauteur, de ne pas décevoir, de montrer que l’on est capable. Ce glissement est discret. On continue à aimer lire, mais on commence aussi à organiser sa lecture. On planifie, on priorise, on calcule. Sans s’en rendre compte, la pile à lire devient parfois une liste de tâches.

Ce mois-ci, je me suis retrouvée dans cette situation. Plusieurs engagements se sont superposés : des services de presse, des lectures pour un jury, une bêta-lecture. Rien d’exceptionnel en soi, et certainement rien que je regrette. Chacun de ces choix a été fait en conscience, avec enthousiasme même! Mais j’ai senti, pour la première fois depuis longtemps, une forme de débordement. Non pas un rejet des livres, ni une perte de plaisir, mais ce léger déplacement intérieur où la lecture cesse d’être uniquement un refuge pour devenir aussi une responsabilité.

Il n’a jamais été question de ne pas honorer mes engagements. La fiabilité fait partie de ce que je considère comme essentiel. En revanche, cette expérience m’a amenée à m’interroger. Pourquoi avons-nous parfois du mal à refuser un livre ? Pourquoi confondons-nous si facilement “chance” et “capacité illimitée” ? Recevoir un service de presse est un privilège. Être choisie pour un jury est un honneur. Être sollicitée pour une bêta-lecture est une preuve de confiance. Mais aucune de ces reconnaissances n’allonge nos journées.

Nous vivons dans une époque où la productivité s’infiltre partout, y compris dans nos loisirs. Lire un certain nombre de livres par mois devient un indicateur implicite de sérieux. Tenir ses engagements sans jamais vaciller devient une norme silencieuse. Or, la lecture, par essence, ne devrait pas relever de la performance. Elle devrait rester un espace de rencontre, de respiration, parfois même de lenteur.

La lectrice parfaite, si elle existait, serait probablement celle qui ne ressent jamais de surcharge. Celle qui absorbe les livres avec aisance, qui gère les délais sans tension et qui avance sans fatigue. Mais cette figure ne tient pas compte de la réalité humaine. Nous avons des rythmes différents, des mois plus chargés que d’autres, des moments de disponibilité et d’autres de saturation. Accepter cela n’est pas un aveu de faiblesse : c’est une preuve de lucidité.

Cette prise de conscience ne m’a pas donné envie de renoncer à mes engagements. Elle m’a simplement rappelé l’importance du dosage. Il est possible d’être engagée sans être débordée. Il est possible d’être fiable sans se surcharger. Il est possible d’aimer profondément le monde du livre tout en respectant ses propres limites. Les mois suivants, je serai plus attentive à l’équilibre. Non pas par peur de la charge, mais par respect pour ce que la lecture représente pour moi.

La bonne nouvelle, au fond, c’est peut-être celle-ci : la lectrice parfaite n’existe pas. Et c’est cool. Cela signifie que nous avons le droit d’ajuster, de ralentir, de dire non parfois. Cela signifie que la valeur d’une lectrice ne se mesure ni au nombre de livres lus ni à la densité de son planning. Elle se mesure à la qualité de la rencontre qu’elle fait avec les textes.

Lire reste un privilège. Mais ce privilège mérite d’être vécu avec justesse, non sous tension. Et si l’on devait choisir une définition plus réaliste de la “bonne” lectrice, ce serait peut-être celle-ci : une lectrice qui sait aimer les livres sans s’oublier elle-même dans le processus.

Discutons ensemble :

  • Vous arrive-t-il de vous sentir débordée par vos lectures, même lorsqu’elles sont toutes choisies avec enthousiasme ?
  • Avez-vous déjà accepté un livre par peur de “passer à côté” ou de décevoir quelqu’un ?
  • Comment gérez-vous les mois où les engagements s’accumulent ?
  • Est-ce que vous vous fixez un nombre de livres à lire par mois ? Et si oui, est-ce motivant ou stressant ?
  • Avez-vous déjà ressenti que la lecture devenait plus une obligation qu’un plaisir ?
  • Savez-vous dire non à un service de presse ou à une proposition de lecture ?
  • Pour vous, qu’est-ce qu’une “bonne” lectrice ?


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