
Une indignation légitime face à un livre qui dépasse les bornes
Ces derniers jours, le roman Corps à cœur de Jessie Auryann a envahi les réseaux. Indignation massive. Signalements en cascade. Pétitions. Alertes à Pharos. Pression sur Amazon.
Je vais être très claire : ce que j’ai découvert à propos de ce livre me révolte.
Les extraits qui circulent parlent de violences sexuelles sur mineurs décrites de façon explicite et sexualisée. Rien que le fait d’écrire cette phrase me donne la nausée. J’ai volontairement évité de lire les passages diffusés sur Bookstagram. Je sais que je n’en dormirais pas. Je suis mère. Je suis lectrice. Et certaines lignes ne relèvent plus du simple “genre littéraire”.
Ce n’est pas une question de sensibilité.
Ce n’est pas une question de morale coincée.
C’est une question de décence.
La fiction n’est pas un territoire sacré où tout serait neutre. Les représentations comptent. Certaines posent un problème réel. Oui, je trouve ce livre abject. Oui, je comprends la colère. Oui, je trouve légitime qu’il soit signalé et examiné. Ce livre (je devrais dire torchon…) n’a rien à faire en circulation.

Quand l’indignation bascule
Mais en quarante-huit heures, la dynamique a changé.
La critique est devenue traque. Le débat s’est transformé en lynchage. Des informations personnelles sur l’autrice ont été diffusées. Des menaces de mort ont été proférées à son encontre. Des messages lui promettant des violences physiques ont circulé.
Je l’ai lu moi-même sur les réseaux sociaux. Et c’est là que quelque chose d’autre m’a également profondément dérangée.
Comment peut-on dénoncer un livre pour violence… en devenant soi-même violent ?
Je comprends l’indignation. Je la partage. Mais publier une adresse personnelle, promettre d’aller “bousiller une vie”, humilier, insulter, menacer, ce n’est plus de la justice. C’est du harcèlement. C’est pénal. C’est dangereux.
Et surtout, cela décrédibilise complètement le combat initial.
Parce que si l’on affirme vouloir protéger des enfants, on ne peut pas brandir la menace comme mode d’action. Si l’on dénonce la brutalité, on ne peut pas s’autoriser à devenir brutal sous prétexte d’avoir “raison”.

Le piège de la meute numérique
Les réseaux sociaux amplifient tout. L’émotion circule plus vite que la réflexion. L’indignation devient virale. On se retrouve pris dans une logique de groupe où la nuance est suspecte. Si vous ne hurlez pas assez fort, vous seriez complice. Si vous refusez les menaces, vous défendriez l’autrice. C’est faux. Et c’est dangereux.
La morale performative donne l’illusion d’agir pour le bien. Mais harceler ne protège personne. Publier une adresse ne protège aucun enfant. Promettre des violences ne rend pas le monde plus sûr.
Au contraire, cela installe un climat de peur et décrédibilise le combat initial.

Attention aux amalgames : quand un cas particulier salit tout un genre
Dans l’emballement actuel, un autre risque apparaît : celui de l’amalgame.
Il serait terriblement facile de conclure que “la dark romance est malsaine” ou que “l’autoédition permet de publier n’importe quoi”. On le voit déjà poindre dans certains commentaires. Comme si un livre suffisait à condamner un genre entier. Comme si un cas problématique invalidait des milliers d’œuvres.
Or ce serait une erreur.
La dark romance, comme tout sous-genre littéraire, explore des zones sombres. Elle peut déranger. Elle peut mettre en scène des relations toxiques, des traumatismes, des univers violents. Mais dérangeant ne signifie pas illégal. Sombre ne signifie pas criminel. Beaucoup d’autrices et d’auteurs travaillent ces thématiques avec responsabilité, contextualisation, avertissements clairs et une vraie réflexion narrative.
De la même manière, l’autoédition n’est pas un Far West incontrôlé peuplé d’illuminés. Elle est aussi, et surtout, un espace d’expression où émergent des textes puissants, des romances bouleversantes, des récits exigeants, des plumes magnifiques qui n’auraient peut-être jamais trouvé leur place dans le circuit traditionnel.
Des milliers de romans de qualité sont publiés chaque année sur Amazon. Des autrices sérieuses, professionnelles, investies. Les réduire à un scandale ponctuel serait injuste et simpliste.
On peut critiquer un livre sans condamner un genre.
On peut questionner un texte sans discréditer toute une communauté d’auteurs.
Si nous laissons l’émotion nous guider trop loin, nous risquons de fragiliser un écosystème entier. Et ce serait une autre forme d’injustice.

Ce que dit la loi — pour tous
Il est essentiel de rappeler que la loi française encadre très strictement les contenus mettant en scène des mineurs dans un contexte sexuel. Si un texte franchit ce seuil, il relève du pénal. Les signalements à Pharos existent précisément pour permettre aux autorités compétentes d’évaluer et d’agir.
Mais la loi sanctionne également le harcèlement en ligne, les menaces de mort, les menaces de violences et la diffusion d’informations personnelles sans consentement. Le doxxing (diffusion de données personnelles) et les intimidations sont des délits.
Autrement dit : on ne combat pas un possible délit par un autre délit.
La justice ne se rend pas sur Instagram ou Facebook.
Elle se rend devant les tribunaux.

Refuser les extrêmes
Je suis indignée par ce livre. Vraiment. Je ne minimise rien. Mais je refuse aussi la chasse à l’homme.
Il est possible d’exiger un examen légal.
Il est possible de demander un retrait.
Il est possible d’ouvrir un débat sur les limites de certaines représentations.
Sans menacer.
Sans harceler.
Sans déshumaniser.

Pour sortir de la spirale
Alors peut-être qu’il est temps de ralentir.
Arrêtons de confondre colère et violence.
Arrêtons de croire que plus nous frappons fort, plus nous avons raison.
Arrêtons de transformer chaque polémique en exécution publique.
Faisons plutôt ce qui est efficace : signaler aux autorités compétentes, argumenter avec rigueur, protéger les victimes réelles, exiger des plateformes qu’elles assument leurs responsabilités.
La justice a besoin de sang-froid.
Le débat a besoin de nuance.
Et le monde numérique a cruellement besoin de retenue.
On peut être ferme sans être féroce.
On peut être indigné sans être destructeur.
C’est peut-être là, aujourd’hui, le vrai courage.

Parlons-en calmement
- Peut-on tout écrire au nom de la fiction, ou certaines représentations doivent-elles être encadrées plus strictement ?
- Où se situe, selon vous, la frontière entre liberté artistique et responsabilité morale ?
- Les réseaux sociaux sont-ils devenus des tribunaux parallèles ? Est-ce une évolution inquiétante ou un contre-pouvoir nécessaire ?
- Comment exprimer une indignation légitime sans glisser dans le harcèlement ?
- À partir de quel moment l’effet de groupe nous fait-il perdre notre discernement individuel ?
- Enfin, savons-nous encore débattre sans chercher à détruire ?

Je ne prétends pas détenir la vérité. Mais je crois profondément que c’est dans les discussions posées que l’on progresse. Pas dans les cris. Pas dans les menaces.
Alors oui, indignons-nous quand il le faut.
Mais faisons-le avec exigence. Et avec dignité.










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