Jo Bouquine

Romans, émotions et coups de cœur partagés avec sincérité.


ARTICLE : Derrière nos lectures se cachent des choix que l’on ignore

Pendant longtemps, j’ai cru que lire était un acte neutre. Un moment à part, presque hors du monde. J’entrais dans une librairie, je choisissais un livre, je rentrais chez moi… et tout s’arrêtait là. L’histoire, l’émotion, le plaisir de lecture.

Et puis je suis devenue autrice. En commençant à écrire, à me former, à m’intéresser au fonctionnement du monde de l’édition, j’ai découvert ce qu’il y avait derrière les livres. Pas seulement les textes et ceux qui les écrivent, mais les maisons d’édition, les groupes, les rachats, les logiques financières.

J’ai compris que le monde littéraire n’était pas ce sanctuaire préservé que j’imaginais, mais un terrain d’influence, de pouvoir, parfois d’idéologie. Et à partir de ce moment-là, je n’ai plus réussi à lire de la même manière.

Le problème : un monde littéraire sous influence

Derrière l’image rassurante du livre, il y a aujourd’hui une réalité beaucoup moins confortable : le monde de l’édition est extrêmement concentré. Une poignée de grands groupes possède une grande partie des maisons d’édition que l’on retrouve en librairie. Ce que l’on croit être un paysage riche et varié repose en réalité sur des structures communes, avec des logiques économiques puissantes. Et cela ne serait “qu’un” problème économique si ces groupes étaient neutres.

Mais ils ne le sont pas. Quand des milliardaires prennent le contrôle de médias, de chaînes de télévision, de journaux… puis du monde de l’édition, il ne s’agit plus seulement de vendre des livres. Il s’agit de peser sur les idées, sur ce qui est visible, sur ce qui est mis en avant. Pas toujours de manière frontale, mais de façon diffuse, progressive, installée.

Le livre n’est pas un objet anodin. C’est un vecteur de pensée. Et laisser ce levier entre les mains de quelques hommes, porteurs d’idéologies marquées, n’est pas sans conséquence.

Nommer les choses : le cas Bolloré

Parmi ces grands groupes, un nom revient aujourd’hui avec insistance : celui de Vincent Bolloré.

En quelques années, cet homme d’affaires a étendu son influence bien au-delà du monde des médias. Déjà très présent dans la télévision, la presse et la radio, il a progressivement pris le contrôle d’un pan entier de l’édition française, notamment à travers le rachat du groupe Lagardère et donc de Hachette Livre, l’un des acteurs les plus puissants du secteur.

Mais il ne s’agit pas simplement d’une stratégie économique. Car Vincent Bolloré n’est pas un industriel neutre. Les orientations des médias qu’il contrôle, les lignes éditoriales qui s’y dessinent, les voix qui y sont mises en avant ou écartées, traduisent une vision du monde marquée, régulièrement associée à des positions conservatrices, voire d’extrême droite. Dans ce contexte, voir cet empire s’étendre au monde du livre ne peut pas être considéré comme anodin.

Le livre est un espace de pensée, de nuance, de construction de l’esprit critique. Le voir progressivement intégré dans une logique d’influence portée par un homme et une idéologie pose une question fondamentale : celle de la diversité réelle des idées auxquelles nous avons accès. Et à partir de là, une autre question s’impose, plus inconfortable encore : en tant que lectrice, peut-on vraiment continuer à faire comme si cela n’avait aucune importance ?

Un choix fort : l’exemple de Virginie Grimaldi

Dans ce contexte, certaines prises de position résonnent particulièrement, comme celle de Virginie Grimaldi, autrice à succès bien connue du grand public, qui a fait le choix de quitter sa maison d’édition historique lorsque celle-ci est passée sous le contrôle de Vincent Bolloré en 2024. Un tel départ n’a rien d’anodin. Changer de maison d’édition, surtout à ce niveau de notoriété, ne relève pas d’une simple formalité : c’est sortir d’un cadre solide, renoncer à une forme de stabilité et accepter une part de risque que peu d’auteurs seraient prêts à prendre.

Et pourtant, elle l’a fait, sans grands discours ni mise en scène, avec une forme de cohérence qui, personnellement, force mon admiration. Derrière ce choix, il y a quelque chose de simple et de profondément fort : refuser d’associer son travail, ses textes et sa voix à un système dont on ne partage pas les valeurs. Ce geste rappelle qu’il est encore possible, même dans un univers aussi structuré que celui de l’édition, de faire des choix alignés, de ne pas détourner le regard et de refuser certaines compromissions. Et c’est précisément ce qui le rend, à mes yeux, aussi marquant.

À l’époque, ce choix pouvait sembler isolé. Aujourd’hui, il prend une résonance toute particulière.

Un séisme récent dans le monde de l’édition

Ces derniers jours, difficile de ne pas voir ce qu’il s’est passé du côté des Éditions Grasset. Le licenciement d’Olivier Nora, qui dirigeait la maison depuis des années, a provoqué une réaction immédiate et surtout massive : des dizaines d’auteurs ont annoncé leur départ, certains très publiquement, d’autres plus discrètement, mais avec un message de fond qui reste le même.

Ce qui m’a frappée, ce n’est pas seulement la décision en elle-même, mais la réaction qu’elle a déclenchée. Parce que les auteurs ne réagissent pas comme ça, en bloc, sans raison. Derrière ces départs, il y a une inquiétude réelle, presque palpable, sur ce que devient le cadre dans lequel leurs textes existent et sont publiés. Et là, on n’est plus dans des suppositions ou des débats un peu théoriques sur l’influence ou l’idéologie. On est face à quelque chose de concret, visible, assumé. Quand des auteurs décident de partir, de renoncer à une maison installée, ce n’est jamais anodin. Cela dit quelque chose de profond sur le climat actuel.

Personnellement, ça n’a fait que renforcer ce que je ressentais déjà. Ce moment-là, c’est un basculement. Celui où ce que l’on pressentait devient impossible à ignorer.

Lire, c’est aussi choisir ce que l’on soutient

À partir du moment où j’ai pris conscience de tout cela, il m’a été difficile de continuer à lire comme avant. Faire comme si mes choix de lecture n’avaient aucune portée, comme si acheter un livre se limitait à soutenir un auteur, m’a semblé de plus en plus illusoire. Car en réalité, chaque achat participe à un écosystème. Derrière un livre, il y a une maison d’édition, un groupe, une stratégie, des orientations. Et continuer à acheter sans regarder, c’est, d’une certaine manière, accepter de contribuer à cet ensemble, qu’on le veuille ou non.

Alors j’ai fait un choix. Celui de ne plus acheter de livres issus de certaines maisons d’édition appartenant à des groupes dont je ne partage ni les valeurs ni les orientations. Ce n’est pas une décision confortable, et elle implique forcément des renoncements, notamment vis-à-vis d’auteurs qui mériteraient d’être lus et soutenus. Mais fermer les yeux m’est apparu, à terme, encore plus difficile. Ce n’est pas un geste parfait, ni une solution absolue. C’est simplement une manière, à mon échelle, de rester cohérente entre ce que je pense et ce que je fais.

Comment éviter d’alimenter ce système

Une fois qu’on a compris ça, la vraie question devient vite très concrète : qu’est-ce qu’on fait, nous, à notre niveau, quand on choisit un livre ?

Pendant longtemps, je n’ai jamais regardé l’éditeur. Je choisissais une histoire, un auteur, parfois une couverture, et ça s’arrêtait là. Aujourd’hui, ce n’est plus possible pour moi de fonctionner comme ça. J’ai besoin de savoir d’où vient le livre que j’achète, à quel groupe il appartient, ce que mon achat va soutenir derrière.

Alors oui, ça demande un effort au début. Parce que rien n’est fait pour que ce soit lisible. Certaines maisons que l’on pense indépendantes appartiennent en réalité à de grands groupes, et il faut parfois aller fouiller un peu pour le comprendre. Mais une fois que l’on a pris l’habitude, cela devient presque un réflexe, et surtout, cela change complètement la manière de choisir ses lectures.

J’ai aussi fait évoluer mes habitudes en me tournant davantage vers des maisons d’édition réellement indépendantes, et vers des circuits où le livre n’est pas uniquement un produit parmi d’autres. Les libraires sont d’ailleurs d’une aide précieuse dans cette démarche, parce qu’ils connaissent ces structures et savent proposer des alternatives pertinentes sans jamais forcer.

Et puis, il faut accepter une chose : on ne fera jamais parfaitement. Il m’arrive encore d’hésiter, de renoncer à certains livres, ou de me poser des questions que je ne me posais pas avant. Mais entre faire parfaitement et ne rien faire du tout, j’ai choisi d’essayer de faire mieux, simplement, à mon échelle.

Les alternatives : lire autrement sans renoncer

Heureusement, cette prise de conscience ne signifie pas renoncer au plaisir de lire, bien au contraire. Elle ouvre plutôt la porte à d’autres façons de découvrir des livres, plus libres, plus variées, et souvent plus proches de ce que l’on recherche vraiment.

C’est notamment ce qui m’a amenée à m’intéresser davantage aux auteurs indépendants. Lire un auteur autoédité, c’est établir un lien plus direct, sans filtre, sans stratégie de groupe derrière. C’est aussi accepter de sortir des circuits habituels, de ne plus se reposer uniquement sur ce qui est mis en avant, et de devenir un peu plus actrice de ses découvertes. Il faut parfois chercher davantage, tester, se tromper aussi, mais il y a dans cette démarche quelque chose de très stimulant, et souvent de très juste.

En parallèle, il existe encore de nombreuses maisons d’édition indépendantes, au sens propre du terme, qui ne sont pas rattachées à de grands groupes et qui défendent des lignes éditoriales fortes. S’y intéresser, c’est soutenir une autre manière de faire vivre les livres, plus exigeante, parfois plus discrète, mais essentielle pour préserver une véritable diversité.

Lire autrement, ce n’est donc pas se restreindre, c’est déplacer son regard. C’est accepter de ne plus consommer uniquement ce qui est visible, pour aller vers ce qui fait sens.

Écrire et lire en cohérence

Cette réflexion sur mes choix de lecture a aussi profondément influencé ma manière d’envisager l’écriture. En découvrant les rouages du monde éditorial, en comprenant les logiques qui le traversent, j’ai réalisé que je ne souhaitais pas m’inscrire dans ce système. Non par facilité, mais au contraire par exigence, parce que j’ai besoin que ce que j’écris et la manière dont je le publie soient en accord avec mes valeurs.

C’est pour cette raison que j’ai fait le choix de rester entièrement indépendante, de maîtriser chaque étape, et de construire un lien direct avec mes lecteurs. Ce choix demande plus de travail, plus d’investissement, et sans doute plus de temps, mais il me permet de rester libre, ce qui, à mes yeux, n’a pas de prix.

Et en tant que lectrice, cette cohérence prend tout son sens. Je ne lis plus seulement pour me divertir, mais aussi en ayant conscience de ce que mes choix soutiennent. Cela ne rend pas la lecture plus lourde, bien au contraire : elle devient plus alignée, plus consciente, et finalement plus satisfaisante.

Je réfléchis d’ailleurs à aller plus loin dans cette démarche, en proposant sur le blog une sélection d’auteurs indépendants que j’aurai réellement lus, testés et approuvés, en accordant autant d’importance à la qualité des textes qu’au soin apporté à l’édition.

Mais avant de me lancer, je me pose une question toute simple : est-ce que ce type de sélection vous intéresserait ?

On en discute ensemble?

  • Est-ce que vous vous êtes déjà posé la question de ce que vous soutenez en achetant un livre ?
  • Depuis quelque temps, regardez-vous davantage la maison d’édition… ou pas du tout ?
  • Seriez-vous prêts à changer vos habitudes de lecture pour rester en accord avec vos valeurs ?
  • Est-ce que certains événements récents dans le monde de l’édition ont changé votre regard, comme cela a été le cas pour moi ?
  • Avez-vous déjà fait le choix de ne plus acheter certains livres ou certaines maisons d’édition ?


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